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Savoir ce que nous désirons. L’apport de Sartre aux approches analytiques

par philo.doctes (18/11/2019)

Résumé de l’intervention de Samuel Webb, le 7 novembre 2019

Nous parvenons parfois à savoir ce que désirent nos animaux de compagnie. Ils veulent, à tel moment par exemple, sortir, manger, recevoir un câlin, etc. Comment le savons-nous ? Généralement, c’est en observant leur comportement et en inférant de là la présence de certains désirs. Cette méthode ne marche pas toujours. Mais qu’est-ce que tu veux au juste ? a-t-on souvent envie de demander à un chat ou chien dont le comportement nous laisse perplexe.

Les autres personnes humaines, à la différence des animaux de compagnie, peuvent répondre à cette question. Elles sont capables nous dire ce qu’elles veulent ou désirent. Mais en quoi consiste cette capacité ? Comment font-elles pour répondre ? Il ne semble pas qu’elles procèdent à un examen de leur propre comportement, du moins à première vue. Pourtant, ce qu’elles disent semble être doté d’une certaine autorité, d’un poids assez décisif pour régler la question de ce qu’elles désirent. Sinon, pourquoi aurions-nous besoin de leur poser la question ? Qu’est-ce qui fait qu’une personne semble, du moins dans beaucoup de contextes ordinaires, plus à même de répondre à la question de ce qu’elle désire qu’autrui ? Et quelles sont les limites de cette capacité ?

Dans cette intervention, je propose d’examiner quelques réponses à ces questions avancées par la philosophie analytique contemporaine. Ces débats héritent de Descartes et de Locke un cadre théorique : la conscience de nos propres désirs est pensée comme un cas particulier de la question plus général de la connaissance apparemment privilégiée que nous avons de notre propre esprit (ou de nos états mentaux). Dans ce cadre, le privilège de la connaissance de soi a longtemps été conçu en termes d’un accès direct au contenu de son propre esprit, comme une faculté de perception interne de ce qui « s’y passe », qui de plus serait infaillible ou incorrigible, contrairement à la perception externe. Si nous pouvons dire ce que nous désirons, en somme, c’est parce que nous pouvons le « percevoir » à l’intérieur de notre esprit. Toutes les approches contemporaines sont critiques d’au moins certains des présupposés de ce modèle.

Mon but dans cette intervention est de cerner ce que la philosophie sartrienne peut contribuer à ces débats. Une référence à Sartre se trouve en effet discrètement au cœur d’une opposition importante au sein de cette littérature. Aujourd’hui s’affrontent deux approches : la première, représentée par Richard Moran et Charles Larmore, et associée à ce que le premier appelle la « Condition de Transparence », s’inspire d’une lecture sélective de L’être le néant. Ces auteurs considèrent que nous pouvons dire ce que nous désirons parce que nous sommes seuls en position de le décider, d’une certaine manière, par une réflexion pratique. L’autre approche, dite « inférentialiste », représentée notamment par Quassim Cassam ou Krista Lawlor, considère que ce que nous savons et pouvons dire de nos désirs est en réalité le fruit d’un processus d’inférence théorique. Les preuves à l’appui ne sont pas seulement nos comportements extérieurs, mais aussi ce que ces auteurs appellent des « internal promptings », des sollicitations intérieurs.

Selon la première approche, donc, nous devons tourner notre attention vers l’extérieur, vers l’objet du désir, à ce qui apparaît comme désirable, pour savoir ce que nous voulons ; l’autre approche soutient qu’il faut inférer ce que sont nos désirs en s’observant et s’interprétant soi-même, à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. Je tâcherai de montrer qu’une perspective sartrienne, plus élargie et plus phénoménologique que celle développée par Moran et Larmore, peut en partie concilier ces deux approches.

Nous verrons comment Moran et Larmore prétendent expliquer, à partir de Sartre, l’autorité avec laquelle nous parlons de nos croyances et de nos intentions, pourquoi ce modèle s’applique plus difficilement au désir, et finalement pourquoi la versant pratique et le versant théorique de la question « Que désirez-vous ? » sont tous les deux nécessaires pour que nous puissions bien y répondre.

Bibliographie indicative

Sartre

« Une idée fondamentale de la philosophie de Husserl : l’intentionnalité » (1934), in Situations 1, essais critiques, Paris, Gallimard, 1947.

La Transcendance de l’Ego, esquisse d’une description phénoménologique (1936), Introduction, notes et appendices par Sylvie Le Bon, Paris, Vrin, 2003.

L’Imaginaire (1940), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1986, rééd. 2005.

Sartre, L’être et le néant (1943), Paris, Gallimard, “tel”, 1976.

L’Existentialisme est un humanisme (1946), Paris, Nagel, réed. Gallimard « folio », 1996.

Conscience de soi et connaissance de soi (1947), Bulletin de la Société Française de Philosophie, XLII, no 3, 1948, p. 49-91. Repris sans la discussion dans La Transcendance de l’Ego et autres textes phénoménologiques, édition de Vincent de Coorebyter, Paris, Vrin, 2003.

Approches néo-sartriennes

Larmore, Charles. Les pratiques du moi, Paris, PUF, 2004.

Moran, Richard. Authority and Estrangement  : An Essay on Self-Knowledge, Princeton University Press, 2001 ; tr. fr. de Sophie Djigo, Autorité et Aliénation : Essai sur la connaissance de soi, avec Avant-propos de Vincent Descombes, Paris, Vrin, 2014.

Webber, “Knowing One’s Own Desires,” in : Dahlstrom, D. O., Elpidorou, A. and Hopp, W. eds., Philosophy of Mind and Phenomenology : Conceptual and Empirical Approaches, New York, Routledge, 2016.

Critiques

Cassam, Quassim. Self-Knowledge for Humans, Oxford UP, 2014.

Church, Jennifer. « Taking it to Heart : What Choice do We Have ? »,The Monist, vol. 85, 3, p. 361-380.

Lawlor, Krista. « Knowing What One Wants », Philosophy and Phenomenological Research, vol. 79, 1, 2009, p. 47-75.