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Poser la question du nihilisme. Le jeune Anders et l’occasionnalité situationnelle

par philo.doctes (2/06/2014)

Intervention du 5 juin de Edouard Jolly :

Résumé : A quoi bon agir ? N’étant pas en mesure d’établir la valeur d’une action, je l’interromps : elle m’apparaît dénuée de sens. L’absence totale de valeur, assimilable à un nihilisme moral, se conçoit fondé par des présupposés métaphysiques : tout sens dépendrait d’une valeur idéale, au même titre que toute réalité trouverait son essence dans sa possibilité. La perte des valeurs supprimerait toute portée morale de l’agir, du simple fait que ses possibilités sont indécidables. Sur un plan traditionnel en philosophie, la vanité de l’action reposerait sur celle des idées cardinales de la métaphysique, telles que Dieu, l’âme, le monde, pour prendre les plus hégémoniques d’entre elles, supports divers de valeurs, idées considérées comme repères intemporels aidant à s’orienter. Or, Günther Anders (1902-1992) propose un concept opératoire qui permet de penser le nihilisme sans sombrer dans la critique culturelle d’une prétendue perte de valeurs idéales, qui serait à l’origine des maux contemporains : le problème du nihilisme est avant tout relatif à une situation. Mais qu’est-ce qu’une « situation nihiliste » ?

Parce qu’il exprime une négativité radicale, le nihilisme pose question et doit être décrit, en particulier sous ses formes morale et métaphysique. Suivant Anders, la question situationnelle du nihilisme ne relève pas d’une problématique immédiatement axiologique. Lui trouver une réponse consiste d’autant moins à renverser des valeurs ou à en créer de nouvelles. Au contraire, cette question est propre à une situation qui a elle-même perdu toute assise possible. Il ne s’agit plus alors d’interroger le nihilisme à partir d’une perspective extérieure au phénomène qu’il est : s’interroger sur la situation métaphysique nihiliste, soi-disant fondement – car incompris – du nihilisme moral, c’est percevoir en quoi cette situation est devenue à présent pensable parce qu’elle relève du champ de l’expérience et concerne chacun. La situation nihiliste recèle une question singulière qui la rend manifeste : « pour-quoi ? » (Wozu).

L’enjeu de cette intervention consistera uniquement à développer l’analyse de cette question et de sa situation d’émergence à partir des premiers écrits d’Anders, à savoir sa thèse de 1924, intitulée Die Rolle der Situationskategorie bei den « logischen Sätzen » et sa version réduite et très remaniée, publiée en guise de chapitre conclusif de l’ouvrage Über das Haben. Sieben Kapitel zur Ontologie der Erkenntnis en 1928.