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Heidegger et la double définition aristotélicienne de la puissance passive, ou : sur la résistance.

par philo.doctes (13/02/2015)

Intervention du 12 mars de Paul Slama :

Résumé : On se propose de commenter Mét. Θ 1, 1046a11-15 : Ἡ μὲν γὰρ τοῦ παθεῖν ἐστὶ δύναμις, ἡ ἐν αὐτῷ τῷ πάσχοντι ἀρχὴ μεταβολῆς παθητικῆς ὑπ’ ἄλλου ἢ ᾗ ἄλλο· ἡ δ’ ἕξις ἀπαθείας τῆς ἐπὶ τὸ χεῖρον καὶ φθορᾶς τῆς ὑπ’ ἄλλου ἢ ᾗ ἄλλο ὑπ’ ἀρχῆς μεταβλητικῆς. « En effet, une première sorte de puissance dérivée, c’est la puissance passive, c’est-à-dire, dans l’étant passif, le principe du changement qu’il est susceptible de subir par l’action d’un autre étant, ou de lui-même en tant qu’autre, et une autre sorte, c’est l’état de l’étant qui n’est pas susceptible d’être modifié dans le sens du pire, ni détruit par un autre étant ou par lui-même en tant qu’autre, en vertu d’un principe de changement ».

Ce texte possède au moins deux particularités, bien remarquées par la littérature, qui mettent en question la « passivité ». Tout d’abord, il y a – pour le premier type de dunamis tou pathein – l’expression déjà utilisée par Aristote, « archè métabolès  », qui semble dire que le principe (i. e. la cause !) de changement ne se trouve pas d’abord dans l’étant qui meut l’étant qui possède la dunamis tou pathein, mais bien dans cet étant qui peut être mû, ce qui ne va pas sans remettre en cause la traduction de « pathein  » ou « pathetikos  » par « pâtir » et « passif ». Il y a aussi – pour le second type de dunamis tou pathein – le mot « hexis  », parfaitement positif, et l’expression où il est utilisé : « hexis apatheias  », état d’impassibilité, possession qui pourtant engage une certaine passivité. Ici, l’interprétation de Heidegger est précieuse, qui met en évidence en 1931, héritant d’ailleurs des lectures de Schwegler et Bonitz, la dimension éminemment active de cette « passivité » : dans l’étant qui résiste il y a une force, et non pas seulement un transfert de la force que la puissance active imprime sur lui, s’il est vrai que ce qui s’oppose est force effective. Heidegger montre cela à partir de concepts comme celui d’ « Ertragen  » (portance, sup-porter), ou celui de « résistance », par lesquels il parvient à illustrer la profonde présence de l’acte – non seulement dans la puissance, qui doit se lire toujours dans l’horizon de l’acte, mais aussi (et phénoménologiquement surtout) dans la « puissance passive », qui manifeste la force, l’énergie à l’œuvre dans le déploiement de la puissance, et qui la rend donc en quelque sorte visible. Cela permet de montrer que loin de faire de la dunamis un état d’indétermination, Aristote l’inscrit, dès sa première description comme dunamis tou pathein, dans l’horizon de l’acte qui la traverse, c’est-à-dire de la réalisation vers laquelle toujours déjà elle tend.