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La thèse de l’incommensurabilité, 50 ans après

par philo.doctes (12/04/2016)

Résumé de l’intervention de Youna Tonnerre (Rennes 1 & Université Paris-Sorbonne) du 14 avril :

En 1962, au sein de deux publications indépendantes, [1] Thomas Kuhn et Paul Feyerabend suggèrent l’idée provocatrice selon laquelle les théories scientifiques qui se succèdent au cours de l’histoire sont « incommensurables ». Une telle affirmation leur vaudra de nombreuses critiques. On leur reproche notamment de promouvoir une vision irrationnelle du changement scientifique, faisant la part belle au relativisme ; ce qui amènera Theocharis et Psimopoulos (1987 [2]) à les qualifier de « pires ennemis de la science ». Cinquante ans plus tard, la thèse de l’incommensurabilité a donné lieu à une variété de discussions, conduites en des termes différents. C’est que les théories peuvent être incommensurables en plusieurs sens. Deux types d’incommensurabilité sont, en particulier, distingués au sein de la littérature contemporaine : d’une part, l’incommensurabilité sémantique, due au changement de signification des termes théoriques et qui remet en cause la possibilité de comparer les théories au niveau de leur contenu ; d’autre part, l’incommensurabilité méthodologique, due à l’absence de normes d’évaluation fixes et objectives, qui remet en cause la rationalité du choix entre théories scientifiques concurrentes. Cependant, quel que soit l’objet de la discussion, l’enjeu reste le même : (ré)établir une continuité entre les théories successives. Le but de mon exposé est double. (1) Dans un premier temps, il s’agira de présenter l’état actuel de la controverse. Où en est-on un demi-siècle après ? Je montrerai que, si les discussions perdurent, un point, au moins, semble définitivement acquis : l’existence d’une continuité structurelle, ou mathématique, entre théories successives. Cette thèse a, notamment, été défendue par John Worrall, dans un article de 1989. [3] Son idée est la suivante : si certains éléments d’une théorie sont abandonnés au cours du changement scientifique, la majeure partie du contenu mathématique est, quant à elle, conservée. On retrouve, en effet, des équations identiques d’une théorie à une autre et il est souvent possible de déduire du formalisme de nouvelles théories, le formalisme de théories plus anciennes, reproduisant les prédictions de ces théories dans les cas limites où certaines quantités peuvent être négligées. De ce fait, Worrall défend que la structure logico-mathématique portée par les équations se conserve au cours du changement scientifique ; les nouvelles théories incorporant la structure mathématique des théories qui les précèdent. (2) Dans un second temps, je proposerai d’interroger l’existence de cette continuité structurelle entre théories successives. Peut-on véritablement l’accepter sans sourciller ? Je montrerai qu’en dépit d’arguments convaincants, elle peut être rejetée en faveur d’une incommensurabilité, que je qualifierai de « structurale ». Je mettrai, ainsi, en évidence l’existence possible d’une discontinuité au niveau même des structures formelles des théories.

Notes

[1] Kuhn T. S. (1962). The Structure of Scientific Revolutions, International Encyclopedia of Unified Science, Otto Neurath, Rudolf Carnap, Charles Morris (Éd.), Foundations of the Unity of Science, vol. II, n° 2 ; Feyerabend P. (1962). “Explanation, Reduction and Empiricism”, in H. Feigl and G. Maxwell (ed.), Scientific Explanation, Space, and Time, (Minnesota Studies in the Philosophy of Science, Volume III), Minneapolis : University of Minneapolis Press, pp. 28–97.

[2] Theocharis, T., and Psimopoulos, M. (1987). “Where science has gone wrong”, Nature, 329 : 595–598.

[3] Worrall J. (1989). “Structural realism : The best of both worlds ?” Dialectica, 43 : 99–124. Reprinted in D. Papineau (ed.), The Philosophy of Science, Oxford : Oxford University Press, pp. 139–165.