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Le mot et l’idée : penser la grammaire philosophique chez Spinoza

par philo.doctes (14/06/2016)

Résumé de l’intervention de Nicolas Bouteloup du 16 juin 2016 :

Quel est le statut du langage dans l’exposition de la vérité ? Le rationalisme de la période moderne a pour prétention de produire un discours rigoureux et scientifique, en prenant pour modèle la géométrie, c’est-à-dire une expression mathématique des objets et du réel. L’Ethique de Spinoza, par exemple, est écrite « selon l’ordre des géomètres », mais cette démarche est loin d’être une exception à l’époque. Pascal, au début De l’esprit géométrique (1658), montre comment la géométrie n’est pas la science parfaite, mais sans conteste le meilleur modèle possible. N’étant pas capable de définir les axiomes sans tomber dans un obscurcissement des démonstrations et des représentations, l’ordre géométrique n’en est pas moins capable de produire une réflexion rigoureuse conduisant à l’exposition de vérité claire, distincte et certaine. Dès lors, il n’est pas étonnant que la géométrie devienne un modèle pour la forme des traités, mais aussi pour la construction du langage lui-même, indépendamment de son contenu. La recherche d’une langue universelle est un idéal que l’on trouve déjà chez Descartes, et se retrouve fortement dans la pensée janséniste. La logique de Port-Royal d’Arnauld et Nicole (1662) et la Grammaire générale et raisonnée (1660) sont par exemple des tentatives de comprendre les structures du langage (formation des mots et des sons, construction des phrases et de la temporalité) et les catégories de l’esprit (concevoir, juger, raisonner, ordonner) détachées des spécificités historiques et culturelles de chaque langue.

Notre intervention cherchera à exposer ces tensions philosophiques de la période moderne autour de la question du langage, notamment en interrogeant la réception et l’impact de ces problématiques jansénistes sur la pensée spinoziste. En effet, Spinoza avait connaissance de ces textes, il en avait des versions dans sa bibliothèque. De plus, la question du langage l’a intéressé à bien des niveaux. Il a notamment écrit un Abrégé de grammaire hébraïque, le Traité théologico-politique installe son interprétation de l’Ecriture sur une étude de la langue, ou plutôt des langues et manières de parler qui composent les textes bibliques. Plus encore, Spinoza insiste à la fin de la partie II de l’Ethique sur la nécessité de séparer le mot de l’idée, puisque le premier est corporel alors que le second est « le comprendre même » (Eth. II, prop. 43 scolie). Notre objectif est de montrer que, malgré de grandes distinctions doctrinales, la critique des langages « communs » se redoublent d’une conceptualisation philosophique et rationnelle du langage et de la grammaire. Cette langue philosophique trouve ainsi certains échos avec des considérations linguistiques bien ultérieures, comme par exemples les langages et grammaires non-contextuelles développées par Noam Chomsky, ou encore les conceptions wittgensteiniennes du langage et de la logique.