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Le problème du mouvement conçu comme détermination ontologique fondamentale : Heidegger et Patocka lecteurs d’Aristote

par philo.doctes (21/11/2011)

Intervention du 17 novembre 2011, effectuée dans le cadre du séminaire des doctorants de philosophie de Paris-Sorbonne.

Résumé :

L’exposé pose le problème suivant : comment Heidegger et Patočka peuvent-ils tenir Aristote pour le premier (voire le seul) philosophe avant eux à avoir pensé le mouvement comme détermination ontologique fondamentale, c’est-à-dire comme ce par quoi ce qui est advient tout d’abord à la présence substantielle (quitte à subir ensuite des mouvements d’autres sortes, typiquement des mouvements selon la substance - génération/corruption, selon la quantité – accroissement/diminution, selon la qualité – altération, ou bien selon le lieu – transport), alors même qu’Aristote semble pourtant décréter, contre une telle interprétation, en Physique VIII (7), la priorité du mouvement local sur tous les autres (y compris donc par rapport à celui que Heidegger et Patočka prennent – ou du moins semble prendre, car les choses seront finalement plus nuancées – pour le plus fondamental, à savoir le mouvement d’engendrement – genesis, et son envers – la corruption/phtora). Car en effet, s’il est avéré que chez Aristote le mouvement local est au principe du mouvement phusique de génération et de corruption, et qu’un tel mouvement suppose « qu’il existe au préalable un mû selon le transport, qui soit même la cause de la génération des choses engendrées, sans qu’il soit lui-même engendré » (Phys VIII, 7, 261a1-3), un tel dispositif cosmologique (où en dernière instance le premier mû tire son mouvement du premier moteur immobile) censé fonder la Physique pose la question phénoménologique du statut ontologique du mouvement. S’il n’y a mouvement que par un étant (ou une série d’étants) ne nécessitant pas de constitution ontologique (c’est le cas des corps célestes, éternels parce qu’inengendrables), Aristote n’a-t-il pas, au niveau de sa cosmologie tout au moins, mis en avant une théorie seulement ontique du mouvement ? Nous montrons dans notre exposé qu’en définitive Heidegger et Patočka, dans leurs lectures charitables d’Aristote, se concentrent essentiellement sur la partie de la Physique qui traite du mouvement dans le monde sublunaire, et laissent de côté la cosmologie. Heidegger et Patočka trouvent chez Aristote ce qui les intéresse pour leur propre orientation philosophique, et le problème de l’articulation entre cosmologie et physique sublunaire doit donc être pris in fine pour ce qu’il est : un problème doctrinal propre à une lecture interne de la Physique d’Aristote. Nous montrons également dans notre exposé que Patočka et Heidegger n’ont pas la même compréhension du fond positif (parce qu’ontologique) de la conception aristotélicienne du mouvement. Nous établissons ainsi que Heidegger a une conception « ontométabolique » du mouvement, alors que Patočka se situe dans une veine « ontogénétique ». Nous montrons que ces deux approches ne résultent pas seulement de deux interprétations différentes de la Physique aristotélicienne, mais qu’elles sont plus profondément commandées par deux conceptions différentes, et peut-être même incompatibles, du sens et de la portée de l’ontologie phénoménologique elle-même.