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La question des limites du sens chez Levinas et Ricoeur

par philo.doctes (12/12/2017)

Résumé de l’intervention de Chiara Pavan (Université Paris-Sorbonne) le 14 décembre 2017 :

Dans cet exposé, je m’intéresserai à une question centrale pour la philosophie française du vingtième siècle. Cette question concerne la place qu’il faut accorder à la subjectivité et à son rapport avec l’altérité, au sein d’une philosophie qui s’interroge sur l’origine et le fondement du sens. Je présenterai ce problème à travers la pensée d’Emmanuel Levinas et de Paul Ricœur, qui le formulent dans les termes du rapport entre l’« éthique » et l’« ontologie ». On pourrait énoncer ainsi ce problème : dans la mesure où l’ontologie est un discours qui porte non pas sur des aspects contingents ou sur une simple portion de la réalité, mais sur ce qui caractérise, fonde, cause ou rend raison de tout ce qui est, comment pourrait-elle comprendre le singulier, l’individuel et le particulier sans en faire des parties d’un tout ? Une fois que l’on entend l’ontologie comme la philosophie première, comme le savoir le plus fondamental, est-on encore en mesure de soustraire la subjectivité et l’altérité à la totalité qui les englobe ?

Je partirai notamment du désaccord entre Levinas et Ricœur : alors que pour Levinas l’ontologie est intimement liée à la notion de totalité, raison pour laquelle l’éthique ne peut pas être comprise à partir de l’ontologie, Ricœur se démarque des conséquences radicales de ce jugement levinassien, pour essayer de concilier l’éthique et l’ontologie. Ainsi, une première partie de l’exposé sera dédiée à l’éclaircissement de ce désaccord, à partir de son arrière-fond phénoménologique. Le débat entre Levinas et Ricœur surgit, en effet, à partir d’une exigence commune : celle de devoir repenser le rapport entre la subjectivité et le sens, en renouvelant la phénoménologie de Husserl et de Heidegger qui ne permettait pas, à leurs yeux, de rendre compte de l’éthique. La seule possibilité pour sauvegarder la subjectivité et l’altérité implique, selon Levinas et Ricœur, d’interroger les limites de la phénoménologie, c’est-à-dire les limites de l’identification du sens à la manifestation. Il est indispensable, en d’autres termes, de reconnaître un écart entre la signification et la sensibilité, qui émerge lorsqu’on envisage la signification à partir du langage, et non pas à partir de la manifestation.

Dans le reste de l’exposé, je me concentrerai sur la position défendue par Levinas. Mon hypothèse consiste à affirmer que Levinas envisage non pas un, mais deux limites de la phénoménologie : une limite matérielle, ou sensible (pour laquelle il emploie l’expression « il y a »), et une limite éthique (celle de la signification qui se produit entre moi et autrui, et qui ne peut pas être objectivée ou explicitée par une proposition). J’essaierai de montrer que ce n’est qu’à partir de l’interaction entre ces deux limites que l’on peut rendre raison du projet levinassien de situer l’éthique à l’origine de l’ontologie, ou de soustraire l’éthique à l’emprise de l’ontologie. Enfin, je conclurai en précisant que Ricœur pointe des contradictions dans la solution levinassienne parce qu’il ne reconnaît pas le même type d’écart entre la sensibilité et le langage : alors que chez Levinas la rupture de la totalité se situe entre le sens et le non-sens, chez Ricœur elle se situe entre le sens interprété et la simple idée d’une totalité de sens.