Accueil du site > Colloque Philo’Doctes > Archives > Session d’automne 2012 > Paul Slama

La parole de Diodore Kronos : l’argument Dominateur et la finitude.

par philo.doctes (29/10/2012)

Intervention du 8 novembre 2012 - Colloque Philo’Doctes.

Résumé :

Le kurieuôn logos, quel que soit le statut de ce logos (argument, mise au défi, provocation, voire improvisation), s’inscrit dans une pensée dialectique très profonde dont nous avons, avec Épictète, une admirable esquisse : en ses Entretiens, II, 19, il expose l’argument Dominateur avec une subtilité qui n’a pas été aperçue par tous les commentateurs : parce qu’il conclut (nous verrons dans quel grec) que « rien n’est possible qui ne soit vrai actuellement et ne le sera pas », il parut engager au nécessitarisme qui confondît possibilité et nécessité, et qui provoquât ainsi un effondrement des modalités : ainsi fit Edouard Zeller en un défricheur article, qui inaugura sans doute malgré lui un courant d’interprétation malveillant de l’argument de Diodore. Mais un ouvrage vint définitivement renverser ces tentatives, restaurer l’argument dans sa complexité modale, et préserver un certain possible qui n’impose nullement un effondrement des modalités au profit de la seule nécessité : Nécessité ou contingence de Jules Vuillemin, dans lequel l’auteur est parvenu à articuler les systèmes philosophiques antiques à partir d’une explication avec l’argument Dominateur, et à en établir une classification rigoureuse. L’importance de cette entreprise encore mécomprise trouvera sa reconnaissance en temps voulu.

Mais ce qui nous intéresse pour la présente communication, c’est le problème, posé par Vuillemin, du statut temporel des modalités. La temporalité fondamentale de l’être humain met aux prises les propositions qu’il formule sur le monde avec les modalités qui visent les événements singuliers indexés dans le temps, ceux-là mêmes qu’Aristote, non sans explication avec les Mégariques, appelle « contingents » : les propositions au passé, au présent et au futur impliquent une étrange mise en vibration des modalités que je souhaiterais ici décrire. L’explicitation par Vuillemin de l’argument, à partir de quelques principes fondamentaux (principe de l’irrévocabilité du passé, principe de la nécessité conditionnelle, et principe de la réalisation possible du possible), son interprétation, appellent alors l’intervention d’un principe aperçu par Aristote et nommé par Boèce : « nécessité conditionnelle », sorte de nécessité, « un peu » de nécessité, « comme » de la nécessité, nécessité temporelle qui n’interdit pas la contingence abritée dans notre rapport à l’étant. L’enjeu d’une telle élucidation philosophique engage le problème fondamental du statut des propositions et de leur rapport à la réalité, lorsqu’une même proposition sur un même événement, en fonction de son indexation temporelle, apparaîtra tantôt contingente, tantôt nécessaire : parce que les modalités qualifient notre relation aux événements temporels, elles viennent inscrire l’être humain en la finitude qui est toujours la sienne, et d’autant plus la sienne dans la pensée de la secte des Mégariques à laquelle appartint Diodore et à laquelle nous introduirons.

Car que la possibilité fasse originairement signe vers l’étant, comme le soutient la conclusion du Dominateur, voilà qui peut tout à fait maintenir les modalités si l’on considère que le seul rapport que notre finitude entretient avec la possibilité, dans le passé, le présent ou même le futur, est la considération de sa réalisation, fût-ce dans l’hypothèse de cette réalisation dans l’avenir. Ainsi ferons-nous droit à l’admirable intuition de Martin Heidegger, qui affirma : « La thèse des Mégariques – vue précisément à la lumière de la compréhension antique de l’être – n’est absolument pas une conception en l’air, étrange, comme elle apparaît d’abord : la réalité d’une capacité réside dans l’accomplissement, en quoi il se présente et se produit (die Wirklichkeit eines Vermögens liegt im Vollzug, darin stellt es sich dar und her) », GA 33, p. 189.

Bibliographie première :

ARISTOTE, Métaphysique, livre Théta, 3, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 2004.

ARISTOTE, De Interpretatione, chapitre 9, trad. C. Dalimier, Paris, GF-Flammarion, 2007.

CICÉRON, De Fato, trad. A. Yon, Paris, Les Belles Lettres, 1997.

DÖRING, K., Die Megariker, Kommentierte Sammlung der Testimonien, Amsterdam, Grüner, 1972.

GIANNANTONI, G., Socraticorum reliquiae, Roma, Ed. dell’Ateneo, 4 vol.,1983-1985.

MULLER, R., Les Mégariques, fragments et témoignages, Paris, Vrin, 1985.

VUILLEMIN, J., Nécessité ou contingence, l’aporie de Diodore et les systèmes philosophiques, Paris, Minuit, 1984.

VUILLEMIN, J., « L’argument dominateur », Revue de métaphysique et de morale, 1979, pp. 225-257.

Bibliographie secondaire :

HINTIKKA, J., Time and Necessity, Oxford, Clarendon Press, 1973.

MULLER, R., Introduction à la pensée des Mégariques, Paris, Vrin, 1988.

MULLER, R., « Signification historique et philosophique de l’argument Souverain de Diodore », Revue de Philosophie ancienne, II, 1, 1984, pp. 3-37.

MULLER, R., « À propos du possible mégarique », in Dunamis, autour de la puissance chez Aristote, éd. Michel Crubellier, Annick Jaulin, David Lefebvre et Pierre-Marie Morel, Louvain-la-Neuve, Peeters, 2008.

PRIOR, A., Past, present and future, Oxford, Clarendon Press, 1967.

ZELLER, E., « Über den kurieuôn des Megarikers Diodorus », in Kleine Schriften, Bd. I, Berlin, Reimer, 1910, pp. 252-262.