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Ce qu’un simple nom peut dire. Heidegger commentateur de De Interpretatione 4 et de Métaphysique Θ, 10

par philo.doctes (17/11/2013)

Intervention du 19 décembre 2013 de Paul Slama

Résumé : Aristote, au début du chapitre 4 du De Interpretatione (16b25-30), décrit en ces termes la structure de la proposition : « Une proposition est un son vocal signifiant dont une certaine partie, prise séparément, est signifiante en tant que simple dire sans pourtant être une affirmation (ὡς φάσις ἀλλ’ οὐχ ὡς κατάφασις). Je veux dire par là qu’ « homme » signifie quelque chose, sans signifier que cette chose est ou n’est pas (on n’aura une affirmation ou une négation que si l’on ajoute quelque chose). » Aristote distingue le logos en simple dire (phasis) d’une part, c’est-à-dire un nom ou un verbe pris par lui-même, et en proposition (logos apophantikos) d’autre part, c’est-à-dire en logos qui dit vrai ou faux. On montrera ici, à l’appui de Heidegger, la richesse du premier terme, et les questions qu’il soulève. Que signifie un mot pris tout seul ? à quelle étendue de signification peut-il prétendre ? Quelques lieux rares, chez Heidegger, commentent ce problème spécifiquement aristotélicien. Loin de nous éloigner du questionnement à l’œuvre chez Aristote, il nous en rapproche singulièrement, et à l’aide d’une thèse forte : dans le simple mot il y a la promesse d’une synthèse de plusieurs mots, donc d’une proposition. C’est que le simple mot dit toujours plus que le seul concept qu’il désigne, à condition qu’on montre qu’il est toujours inscrit dans un contexte, c’est-a-dire une certaine praxis.

Mais chez Aristote, le problème du simple dire (phasis) trouve une étonnante résonance, qui affleure peut-être au chapitre 1 du De Interpretatione (16a10), et qui trouve son déploiement en Métaphysique Θ, 10, 1051b23 sq., où nous lisons : « Le vrai c’est toucher et dire (l’affirmation et le simple dire n’étant pas les mêmes) [τὸ μὲν θιγεῖν καὶ φάναι ἀληθές (οὐ γὰρ ταὐτὸ κατάφασις καὶ φάσις)]. » Ici, sans doute, et la parenthèse l’indique, le « dire » (phanai) fait signe vers le simple dire (phasis) décrit en plusieurs endroits du De Int. Mais alors, c’est non plus pour marquer l’infériorité sémantique de la simplicité du « dire » devant la synthèse propositionnelle, mais bien pour se contenter de cette simplicité, et davantage en montrer la supériorité concernant un certain type d’étants, seulement saisissable par une énonciation simple, et inatteignable pour un énoncé synthétique. Heidegger a aussi commenté, indépendamment du premier problème, ce passage, où le simple dire revient au thigein, au toucher. Il en fera même l’un des tout premiers exposés, rapide, de la différence ontologique. On partira donc, en compagnie de Heidegger, du problème logique pour dévoiler le problème ontologique déjà sourdement à l’œuvre dans le De Interpretatione.

Bibliographie :

HEIDEGGER M., GA 17, Einführung in die phänomenologische Forschung (Winter Semester 1923/24), éd. F.-W. von Herrmann, Francfort, Klostermann, 1994 (trad. A. Boutot, Paris, Gallimard, 2013).

HEIDEGGER M., GA 21, Logik. Die Frage nach der Wahrheit (Winter Semester 1925/26), éd. W. Biemel, Francfort, Klostermann, 1976.

AUBENQUE P., Le problème de l’être chez Aristote, Paris, PUF, 1962.