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La métaphysique avant le dépassement de la métaphysique. Le premier remaniement heideggérien du projet de l’ontologie fondamentale

par philo.doctes (25/02/2014)

Intervention du 27 février d’Ovidiu Stanciu :

L’un des écueils que toute tentative conséquente de restituer le cheminement de la pensée de Heidegger doit éviter est d’assumer d’une manière trop hâtive l’auto-interprétation proposée par Heidegger lui-même de son trajet philosophique. Si une telle perspective présente l’avantage de pouvoir retrouver à chaque instant de ce parcours l’écho d’un questionnement fondamental (celui qui prend pour thème l’être), et de rendre compte, à partir de la chose même, c’est-à-dire à partir du rapport entre l’homme et l’être, du virage fondamental que cette pensée a accompli, il n’en demeure pas moins que, confrontée à la lettre des textes, une interprétation si avisée que celle de Heidegger lui-même, puisse s’avérer insuffisante : son ampleur même lui interdit de saisir le détail des mutations que cette démarche a subi.

Un des objets de prédilection des tentatives heideggériennes d’auto-interprétation concerne son grand livre de 1927, Etre et temps. Dans la Lettre sur l’humanisme, Heidegger propose une élucidation de son inachèvement, et partant de son échec, qui serait à retrouver dans sa trop grande allégeance aux positions fondamentales et à la langue de la métaphysique. Or, dans le premier essai d’auto-interprétation, qui date de 1928 (Metaphysische Anfangsgründe der Logik im Ausgang von Leibniz , GA 26, tout juste après la parution dudit ouvrage), Heidegger semble s’être déjà avisé de l’impasse à laquelle son Hauptwerk conduit. Mais quant aux raisons de son insuffisance, il semble dire exactement le contraire : c’est précisément l’absence d’une enquête proprement métaphysique, qui devrait constituer le pendant nécessaire de l’ontologie fondamentale, qui est responsable des difficultés inhérentes à Etre et temps. La tâche qu’il assigne à sa démarche est précisément de remédier à ces défauts, en proposant d’articuler l’ontologie fondamentale à une « métontologie » dans le cadre du projet d’une « métaphysique du Dasein ». Si la problématique heideggérienne tardive d’un « dépassement (Überwindung) de la métaphysique » a porté ombrage sur ce projet, où Heidegger ne fait pas un usage historique et critique, mais bien « positif » de la métaphysique, il demeure qu’au moins chronologiquement, ce projet possède une priorité, et mérite donc d’être interrogé en tant que tel.

L’enjeu majeur de notre entreprise, qui constitue le premier chapitre d’une thèse portant sur le concept de métaphysique chez Heidegger et Patocka, est de suivre pas à pas les mutations qui ont amené Heidegger de proposer un concept de la métaphysique comme « événement advenant dans l’existence humaine ». En nous défendant pour l’instant d’assumer un recul interprétatif, en nous mettant à l’écoute des textes de cette période (nous privilégierons dans nos développements trois cours de cette période, édités dans les Gesamtausgabe [GA 26, GA 27, GA 28]), qui ne sont pas pour l’instant accessibles en traduction française., nous chercherons à indiquer les voies à travers lesquelles l’émergence d’un concept « positif » de la métaphysique, placé sans doute dans la lignée kantienne d’une metaphysica naturalis, s’est produite. Nous serons amené dans ce contexte théorique à privilégier, d’un côté l’influence que Scheler a pu exercer sur la pensée de Heidegger, mais aussi d’insister sur les concepts de transcendance du Dasein et du monde, en ce qu’il nous semble détenir les clefs pour la compréhension des engagements philosophiques majeurs de ce projet.

Pourtant, se pencher sur une telle période du chemin de pensée de Heidegger (1928-1930) ne relève pas d’un seul intérêt « antiquaire ». Elle nous permettra en effet d’avoir un regard plus net sur l’espace que la pensée de Heidegger a ouvert, d’avoir une vue plus claire sur le geste philosophique accompli par certains héritiers de Heidegger – tels Eugen Fink ou Jan Patocka – qui, accordant au monde une place centrale dans leurs dispositifs conceptuels et assumant ouvertement une perspective métaphysique, dirigent leur critiques à la fois contre l’approche qu’ils estiment trop subjectiviste d’Etre et temps, mais aussi contre l’abstraction d’un être sans chair et sans visage qui nous appelle d’une manière inexplicable (le Heidegger tardif). C’est en tant qu’ils reprennent des thèses et des thèmes que Heidegger formule dans cette période, qu’ils peuvent à la fois assumer l’héritage heideggérien, mais aussi marquer leurs distances par rapport à ses développements initiaux ou tardifs.